Un polar suédois… et un voyage fantastique québécois!

Pour me détendre, je me suis laissée emporter par une histoire de meurtres et mystère.

image de la couverture

La maison en pain d’épices de Carin Gerhardsen propose une intrigue très bien menée, malgré les apparences simples. J’ai aimé l’ambiance nordique et le réalisme complexe des personnages. J’avais pris le livre sans trop regarder qui l’avait écrit, ni ce que ça racontait: je savais juste que c’était un polar suédois. Ça fait du bien de lire une histoire qui se déroule dans un pays nordique, il y a une parenté de territoire qui rend palpable les sensations des personnages dans leur décor. Un drôle de décalage se produit: les noms de rues, les moyens de transports sont exotiques, mais dans un climat familier. C’est comme l’inverse d’Hollywood, où les noms des rues et l’organisation sociale sont devenus familiers, mais dans un climat exotique…

J’ai beaucoup apprécié les relations établies entre les personnages: solitaires ou en couple, policiers et civils, victimes et bourreaux… Les juxtapositions donnent de la profondeur à chacun, par opposition. Par exemple, un policier marié depuis plusieurs années, père de famille, qui met le travail de côté quelques heures pour donner un répit à sa femme; un policier d’origine libanaise qui cache sa vie privée et souffre en silence des blagues « amicales » de ses collègues; des enfants qui se liguent pour en exclure un autre, différent. Sous-jacentes, affleure une personnalité féminine (féministe? 😉 ), un point de vue féminin en tout cas: l’importance de la famille et du réseau social, la protection de l’enfant, l’équilibre des rôles dans un couple. On est loin de Sherlock Holmes, Hercule Poirot… et même de Maud Graham, pourtant femme. Question d’un certain réalisme exotique, je suppose.

page couverture de AlyssJuste avant, j’ai lu Alyss, de Sénécal, d’où le contraste. Le réalisme ici dérape, plonge dans l’abîme, dans l’abysse. Ah! Quel beau canevas que l’histoire d’Alice! Et on joue à trouver les correspondances de personnages, de situations. Délicieux!
Je viens juste de découvrir qu’il y a une web série sur le personnage de la Reine Rouge. Intriguant. Podz réalise quelques épisodes… Pour 5$ la série complète, je crois que je vais aller visionner ça.

Reine Rouge.tv

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Les enquêtes du juge Ti

Ah! quelles petites enquêtes savoureuses!

Chine du VIIe siècle, tribunal devant public, juge qui tien lieu d’enquêteur, d’avocat, de représentant de la Justice Divine Impériale… Exotisme temporel et géographique! L’auteur dit s’être inspiré d’un personnage historique, et avoir puisé dans la littérature policière de la chine ancienne pour lui trouver des énigmes difficiles à résoudre. Chaque chapitre apporte sa nouvelle énigme, donc on entre dans ce roman comme dans un recueil de nouvelles: on respire à chaque chapitre, on peut poser le livre et y revenir plus tard, sans craindre de perdre le fil ou le souffle.

Il y a un équilibre entre ce personnage de détective très « Sherlockien » et la culture chinoise qui l’entoure et qui l’a forgé. Présence d’esprit, déductions logiques, maître des physionomies, amateur de thé (Jeunes Pousses duveteuses) et de poésie: Holmes! Il a même son Watson (ou plutôt, ses Watson): Hong, un serviteur qui le suit depuis l’enfance et qui est devenu sergent pour travailler avec lui, et trois compères qui lui sont entièrement dévoués: deux bandits réformés et un ancien soldat (Tao Gan, Ma Jong et Tsiao Taï). Très Chine: bien qu’adepte de Confucius, il connaît bien le taoïsme et le bouddhisme, et sa connaissance des philosophes l’aide è résoudre diverses énigmes, lesquelles impliquent des moines, ou des notables, ou des veuves. Un idéogramme tracé par un lettré, une page de livre calcinée, un poème sont autant d’indices majeurs, une clé potentielle non négligeable dans la découverte d’un coupable. Par exemple, celui-ci,  accroché dans une pièce où Ti interroge un suspect:

« Illusionné, un bouddha est un être sensible;
Éveillé, un être sensible est un bouddha;
Ignorant, un bouddha est un être sensible;
Avec la sagesse, un être sensible est un bouddha. »

Sa vie de famille influence aussi ses décisions, en lui donnant une clairvoyance que d’autres n’auraient pas. Trois épouses, deux fils et une fille, une maison attenante à la cour de justice. Mais il prend sa tâche à coeur. Comme pour lui, « le juge doit être le père et la mère de tous », il pèse chaque décision en pensant d’abord au bien commun du district dont il a la charge. Au fil des affaires, la société chinoise du moyen-âge se dévoile, de l’insignifiant batelier qui s’incline en se frappant le front au sol devant le juge, jusqu’au Censeur impérial qui se dévoile en ne déplaçant pas les bols dans lesquels il mange! Affaires de succession, d’adultère, de meurtre, toutes se suivent avec humour et bienveillance.

Un livre qui se déguste avec légèreté, en buvant un wulong avec des galettes de riz, ou alors avec quelques tranches de melon d’eau… (À moins qu’un braconnier de grenouilles ne tente de passer les portes de la ville en camouflant quelques spécimens dans le ventre de votre pastèque, ça devrait être sans danger…)

Qui est Zhu Xiao Di?

L’Art précaire de raconter des histoires

Le rire du Cyclope, de Bernard Werber
Couverture du livre

Un polar pour rire, pour s’amuser, écrit dans le style de Werber. Paragraphes courts, inserts délirants sur l’origine du rire et des blagues. On retrouve la structure des Thanatonautes: Enquête/réel du récit, entrecoupés d’extraits d’une pseudo-encyclopédie (cette fois, c’est Le Grand Livre d’Histoire de l’Humour, Source: GLH), et de réminiscences du personnage principal (Lucrèce Nemrod).

J’ai découvert Werber par les Thanatonautes, puis l’Empire des Anges. Le rire du Cyclope est ma première incursion dans l’univers de la journaliste orpheline Lucrèce Nemrod, bien qu’elle soit aussi dans deux autres romans de Werber: Le Père de nos pères et L’ultime secret.

Petite anecdote: l’auteur a fait appel au public sur internet pour trouver des blagues, et pour que ses lecteurs votent pour les meilleures blagues à intégrer dans son livre.

Un bon polar, mais le penchant « informatif » de Werber devient un peu agaçant à la longue: ça sent la recette, même si elle est rigolote cette fois. C’est une recette agréable, et cette fois un peu absurde: remonter l’histoire jusqu’à la première blague; trouver les origines et la raison du rire… Mais à un moment ça tombe dans le pseudo sérieux, et du coup, c’est moins drôle. L’équilibre entre le récit et l’encyclopédie, ou le discours pseudo scientifique, est précaire. Trop de détails, d’énumération d’acteurs historiques de l’humour, et pas assez de péripéties vers la fin… Une chute de tension en quelque sorte; la sauce était trop étirée. Le mécanisme de la construction de l’histoire, qu’il nous donne à la fin, comme la construction d’une blague, est le principe de la Balle de tennis jaune, ou McGuffin; mais à un moment, quand on sent que la balle est creuse, on perd l’intérêt.

J’ai de loin préféré les Thanatonautes, pour l’imaginaire et les questions qu’il soulevait, sur la mort et l’après. Le rire, définitivement plus lourd que la mort, finalement. Trop de clichés irritants (pas dépassés): vedettes dévorées par le pouvoir et le public, mère étouffantes ou absentes, père qui préfère l’Autre… La jeune séduite par le vieux…  Il y a une contradiction de trop dans cette histoire de rire pour que le désir de suspendre le réel demeure longtemps, ou pour que l’histoire nous habite… Les Thanatonautes m’avaient habitée, dérangée, séduite, alors que le rire du Cyclope me laisse l’impression d’une manipulation par le vide, par la mécanique du récit.